Le Sauvageon

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La télé réalitaire


(Article d’archives écrit courant 2002)

Je ne sais pas si vous aimez, vous aussi, traîner sur le canapé, aux alentours de trois heures du matin, à traquer les rediffusions M6 d’un œil torve, tout en plongeant la main dans le paquet de chips désespérément vide depuis plusieurs heures (mais oui, c’est votre petit péché mignon de vous enduire les doigts de graisse et de miettes de pommes de terre déshydratées pour les sucer goulûment ensuite, en maudissant l’industrie agro-alimentaire) - mais, moi, je suis de ce genre-là ! Sans doute, est-ce là le plaisir authentiquement régressif de se sentir de son temps. Le véritable homme moderne, enveloppé dans la solitude de son grand appartement, qui réussit quand même à faire comme tout le monde ; le produit non-remboursable de notre bonne vieille société de masse.

Fort de ces quelques remarques sociologiques pour le moins édifiantes, je me suis surpris à suivre avec un intérêt grandissant les quelques exemples de jeux réalité qu’on nous sert en ce moment, essentiellement fondés sur l’élimination mutuelle des candidats. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mon esprit critique s’est soudain redressé sur le canapé, avant de filer tout droit vers la cuisine, s’armer de munitions. J’ai donc passé les trois heures suivantes, à zapper comme un fou, à me goinfrer de tarama à la petite cuiller, tout en prenant des notes sur le pain de mie que je m’étais réservé pour les toasts. J’ai observé attentivement tous les Koh Lanta et autres Maillon faible, je me suis énervé, je me suis écrié, j’ai mangé mes toasts (merde, mes notes !) et je me suis attelé à mon ordinateur. Donc, reprenons…

Il est amusant de voir à quel point ce bon vieux libéralisme économique, à présent qu’il a toute latitude de mouvement depuis la chute du bloc soviétique, retrouve avec une certaine jubilation quelques caractéristiques "totalitaires" de ces anciens ennemis, même dans des domaines où l’on s’y attendrait le moins : les jeux télé. Voici donc venu le temps de la "télé réalité". De fait, le programme était annoncé clairement dès le départ. Le premier jeu de télé réalité à voir le jour s’appelait Big Brother. Plus qu’un clin d’œil, une promesse… On ne pourra pas dire qu’on nous a pris en traître. Le capitalisme s’amuse et jongle avec les ficelles du totalitarisme défunt. Après tout, si ça fait du fric… Les t-shirts Che Guevara, ça roulait déjà bien ; la vente des icônes soviétiques prospère ; le marché du "révolutionnaire" se porte bien. Il fallait passer à l’étape suivante : " le totalitarisme et ses merveilleuses recettes qui régalent petits et grands ". Et pour cette petite expérience, quoi de mieux que le média le plus répandu dans le monde occidental, le plus égalitaire à force de niveler par le bas : la télévision.

Mais arrêtons les allégations gratuites et analysons. Le système totalitaire se caractérise par l’instauration d’une fiction idéologique en lieu et place du monde réel et présentée comme le monde réel. À partir de cette prémisse vont découler toutes sortes de dispositifs, qui conforteront autant qu’ils fabriqueront la cohérence du système. Car, le système totalitaire se doit d’être cohérent, jusque dans l’absurde, puisqu’il brigue la totalité. La polysémie du réel s’efface devant la fiction unitaire et est pointée du doigt comme le masque sous lequel avance l’Ennemi. Voilà pour ce que l’on peut dire rapidement d’un système totalitaire. Ceux que cette définition fort succincte aurait laissés sur leur faim peuvent toujours aller jeter un coup d’œil dans l’ouvrage de référence d’Hannah Arendt : Le système totalitaire, et lire dans la foulée 1984 de Georges Orwell. En ce qui concerne ce dernier, on y trouve, outre un excellent roman, une typologie du totalitarisme assez ingénieuse et cette clef indispensable pour la compréhension de ce phénomène qu’est la double pensée.

Pour ce qui est de la prémisse, il ne faut pas chercher bien loin pour y voir l’essence même de la télé réalité. Toutes ces émissions sont surscénarisées, les candidats sélectionnés pour répondre à des stéréotypes, les "terrains de jeux" pour le moins factices (la jungle de pacotille de Koh-Lanta, l’appartement "maison de Barbie" de Loft Story, l’école "pochette surprise" de Star Academy, le yacht néo-porno d’Opération Séduction, …). Sans compter, la présence des caméras, voire de l’équipe technique, qui n’invite pas vraiment à l’authenticité. Si c’est ça, la réalité, je veux bien me couper les deux mains (auquel cas, comment écrirais-je mon article ?).

Donc, nous nous trouvons bien en face d’une fiction, construite de toute pièce, qui est censée être, ou tout au moins représenter, le monde réel et la réalité des attitudes humaines. On m’objectera sans doute que les gens ne sont pas dupes, qu’ils savent bien que tout ceci n’est au fond que du spectacle. Que nenni ! Regardez le nombre de personnalités politiques qui se sont gargarisés sur le thème de "Qu’est-ce qu’elle est belle notre jeunesse qui passe à la télé" pour le premier Loft Story. Et on sait à quel point les politiques aiment aller dans le sens du vent. Le stéréotype devient critère de réalité. Adieu l’individualité…

Ensuite, abordons tous azimuts les petites idiosyncrasies du totalitarisme, qui ont apparemment trouvé leur confort au sein de la télé réalité :

- l’intimité zéro : l’individu n’a rien à cacher au groupe social. Et pour cause, il est censé le représenter tout entier. Même sous la douche…

- la censure : inutile de faire un dessin. Les plans fixes de la piscine dans Loft Story chaque fois que les "lofteurs" se mettaient à avoir un petit avis critique sur la production et le déroulement du jeu, ainsi que les réactions des candidats éliminés, regardant avec effroi ce que la production a fait d’eux après montage, nous convaincra que le découpage de ces jeux n’est pas très… réaliste. De plus, rappelons tout de même que, toujours dans Loft Story, si les candidats persistaient dans leur attitude dissidente, ils étaient réprimandés et mis à portion congrue.

- la fiction guerrière et l’ennemi invisible : le but de ces jeux, c’est tout de même - philosophie libérale oblige - d’éliminer son prochain. Il faut entretenir la contradiction "je dois être sympa pour gagner et, gagner, ça veut dire flinguer les autres" pour créer une tension, tension qui servira le mouvement du jeu. Car, c’est le mouvement qui compte. Peu importe qui gagne, du moment que le jeu ne stagne pas.

- les purges : et pour être bien sûr que les candidats ne vont pas se reposer sur leurs lauriers, on va purger le groupe, régulièrement et systématiquement. Il ne faut sélectionner que les "meilleurs candidats", puisque l’hypocrisie a voulu que l’on ne désigne plus les candidats "déficients".

- les dénonciations : une fois encore, le terme parle de lui-même. Les candidats passent leur temps à se dénoncer, à s’accuser mutuellement, soit publiquement à grand renfort d’assiettes qui volent et de coups d’éclats, soit secrètement dans des conciliabules de clan. Et on retrouve alors tous les poncifs du genre : luttes intestines, pression, propagande, conspirations, alliances. Toutes sortes de joyeusetés, indices d’une sociabilité heureuse.

- l’autocritique publique : avant l’échéance de la purge à venir, les candidats sont invités de fait à faire leur petite autocritique publique, dans le confessionnal de Loft Story, ou dans de grandes effusions sentimentales avec leurs congénères. Ils effectuent une sorte de recentrage idéologique, histoire de se remettre dans la ligne du parti… pardon, du jeu, espérant ainsi passer au travers des mailles du filet.

- les parodies de procès : au moment de l’élimination des candidats, on a toujours droit à une mise en scène étrange. Le moment de tension avant le couperet qui tombe, la décision irrévocable, les recommandations d’un jury populaire (les votes par téléphone ou SMS : le genre de procédé dont l’impartialité et la solidité ne peuvent être mises en doute). Ensuite, on passe à l’étape suivante.

- les exécutions sommaires : aucun commentaire. T’es éliminé, tu dégages. "Vous êtes le maillon faible."

- l’alliance provisoire de la "populace" et de l’élite : cette fois, finis le strass et les paillettes. C’est dans le peuple qu’on va piocher nos héros. Les stars et les top-modèles, ça suffit. L’élite fait de la "populace" son fer de lance et se met en devoir de l’élever au pinacle, en exaltant sa soif de consommation et de gloire.

- Le nombre limité d’adhérents : il ne faut pas que la population entière ait sa carte au parti. Cela empêcherait tout mouvement, gèlerait le dynamisme du système. Il faut au contraire une locomotive de tête qui entraînera le reste des wagons à sa suite. Et c’est dans cette tête de train que se constituera la fiction totalitaire. Ce qui implique, comme le dit Hannah Arendt, que "les organisations de façade entourent les adhérents d’un mur protecteur qui les sépare du monde extérieur et normal". Cela vous rappellerait-il quelque chose ? "12 jeunes, enfermés dans un loft, sans contact avec le monde extérieur… "

- majorité de sympathisants : il n’y a qu’à regarder les scores d’audiences des émissions de télé réalité pour se rendre compte qu’elles ont effectivement une majorité de sympathisants.

Le but de ces diverses constatations n’est pas de hurler à la dictature et à la mort de l’individu dans le groupe social. La question n’est pas là. Reste que ces émissions de télé réalitaire participent à la normalisation des procédés totalitaires et à la création d’habitudes. L’individualité de la personne humaine est fragilisée par le confort du stéréotype et le conformisme instaure une pseudo-réalité tiède qui supporte peu les réalités antagonistes. Nous savons bien à quel point les superstructures d’une société (arts, philosophie, culture, …) en disent long sur ses infrastructures (système socio-économique). Le libéralisme économique sans contre-pouvoir contient potentiellement autant de germes totalitaires que les autres types de sociétés. Nous sommes également dans une société de masse, d’individus isolés et noyés dans la foule, avec pour classe unique celle du consommateur. Et, grâce à sa formidable capacité d’adaptation, ce bon vieux libéralisme peut pencher en douceur, tranquillement, vers des automatismes inquiétants.

Thomas Maurice

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