Interview profs |
Bonjour. Nous allons aborder le sujet de l’école en France. Mais d’abord, pourriez-vous vous présenter ?
C. C. : Je m’appelle Christine Chabot. J’enseigne depuis 15 ans dans la banlieue Ouest de Paris. J’ai actuellement une classe de CM1 (9/10 ans).
Z. G. : (préfère rester anonyme. Les initiales ont été modifiées) Je suis une jeune prof de français. C’est ma première année d’enseignement à temps plein. Je suis TZR sans poste fixe – c’est-à-dire que je suis remplaçante – pour le moment j’enseigne en collège de ZEP- zone sensible dans le nord du 92.
J. D. : (préfère rester anonyme. Les initiales ont été modifiées) Je suis prof de français et d’histoire géo en lycée pro (PLP) depuis trois ans en Normandie.
Pourriez-vous nous dire pourquoi vous avez choisi ce métier ?
C. C. : Lorsque j’ai décidé de faire ce métier, je pensais pouvoir aider les enfants qui avaient le plus de mal mais je me suis vite aperçue que l’éducation n’était pas la même pour tous.
Z. G. : J’ai toujours souhaité faire un métier qui me fasse me sentir utile et qui me demande d’entrer en contact avec les autres. Aider des jeunes à construire leur avenir, à se découvrir et à découvrir le monde m’a paru être une mission importante.
J. D. : Lorsque j’étais étudiante, je travaillais comme surveillante et cela m’a permis de découvrir les métiers de l’éducation. J’ai choisi prof car j’aime transmettre des savoirs et le contact avec les élèves. Bien sur il y a aussi un autre aspect qui m’a motivée. J’envisageais d’avoir des enfants et c’est un métier qui nous laisse du temps pour eux.
D’après votre expérience personnelle, ou les échanges que vous avez pu avoir avec des collègues plus âgés, avez-vous noté une évolution dans le comportement des jeunes au fil du temps et dans leur capacité d’attention ?
C. C. : La génération d’enfants avec laquelle nous travaillons actuellement est une génération « zapping ». Ils ne peuvent se concentrer sur une tâche qu’un minimum de temps, ce qui n’était pas le cas lorsque j’ai commencé. J’ai aussi l’impression (et mes collègues également) qu’ils font de moins en moins d’efforts de réflexion, ils ont pris l’habitude qu’on leur mâche le travail.
Z. G. : Je suis effectivement frappée du peu de concentration dont mes élèves sont capables. J’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas l’habitude de lire mais qui passaient leur temps à jouer aux jeux vidéo ou à regarder la télévision avaient davantage de difficulté à fixer leur attention. De manière plus générale, les élèves remettent en question le savoir que l’on veut leur transmettre : ils ne veulent apprendre que ce qui peut leur être directement utile et manquent souvent de curiosité. Les notions de travail et d’efforts leur sont souvent assez étrangères.
J. D. :Oui, d’après mes collègues plus anciens, les jeunes parviennent de moins en moins à maintenir leur attention pendant une heure. En ce qui concerne le comportement, ça dépend de l’endroit où l’on travaille. L’an dernier, je travaillais en ZEP, dans la banlieue rouennaise, et là, effectivement, des changements de comportement étaient remarqués. Mais cette année, je suis dans un établissement où il n’y a pas de gros problèmes de comportement. Peut-être que le système éducatif français a besoin d’être adapté aux nouvelles générations ?
Que pensez- vous de la violence à l’école ? Jugez-vous qu’elle augmente réellement ou croyez-vous que ce sont les médias qui en exagèrent les effets ?
C. C. : L’école où j’enseigne se situe dans un quartier où la population est d’origines diverses. Il n’y a pas de violence proprement dite ni entre les élèves ni des élèves contre leurs professeurs.
Z. G. : La violence à l’école est un grave problème. Les enseignants sont tous les jours agressés verbalement : cela va de l’anodin « c’est bon. Vas-y » au tutoiement ou à l’insulte. Entre eux, les jeunes sont également très agressifs. Les médias ne montrent que des cas extrêmes de cette violence : ils font peur à tout le monde tout en masquant l’ampleur du problème. La frustration engendrée par l’incapacité de s’exprimer correctement et de se faire comprendre est énorme chez ces jeunes et se manifeste quotidiennement.
J. D. : Ah ! Je pense que c’est du pain béni pour les médias…ils en rajoutent peut-être beaucoup. Après, comme je l’ai déjà dit tout dépend où l’on travaille. C’est sûr qu’un prof à Trappes observera plus de violences qu’un prof de Henry IV. Pour ma part, il y a des altercations mais les élèves n’en viennent pas aux mains car ils connaissent bien les conséquences d’un tel geste. Ils sont bien informés de leurs droits…
Avez-vous des expériences particulières à relater, qui seraient significatives ?
C. C. : La pire violence que j’ai constatée, c’est lorsque l’on vient chercher des enfants en classe (police ou services sociaux) pour les soustraire à la garde de leurs parents. Ce n’est pas une violence physique mais la détresse des enfants est palpable et on a l ‘impression de trahir leur confiance. C’est un moment très dur.
Pouvez-vous nous expliquer comment se passent les affectations au niveau de l’éducation nationale dans les écoles ou lycées. Qui va où, et pourquoi ? Quels sont les critères de nomination ?
C. C. : Moins on a d’ancienneté, moins on a le choix. Tout au long de sa carrière, on accumule les points et c’est celle/celui qui a le plus de points qui « gagne ». Certaines écoles sont « chères », c’est à dire qu’il faut beaucoup de points pour y entrer. Normalement, un débutant ne devrait avoir ni CP ni CM2 ni double niveau (classes réputées plus difficiles) mais ce n’est que de la théorie. Les ZEP (Zones Education Prioritaire) sont très souvent pour les débutants car personne n’en veut alors que ces classes demandent beaucoup d’expérience et ne devraient être données qu’aux volontaires.
Z. G. : Je pense que beaucoup d’enseignants aimeraient y voir plus clair ! Les candidats à la mutation formulent des vœux par ordre de préférence et ils sont affectés dans une académie puis un établissement en fonction du nombre de points qu’ils possèdent. L’attribution de ces points dépend de votre ancienneté, de votre statut marital, du nombre d’années passées en ZEP… Les agrégés ont une bonification spéciale pour le cas où ils demandent un lycée. En clair, les académies et les établissements les moins demandés et les plus difficiles sont ceux où se retrouvent les jeunes. L’affectation et la gestion des profs semblent souvent relever de la loterie…
J. D. : C’est une affectation nationale. Le ministère se base sur un système de points selon diverses critères et après c’est comme à la loterie, tu as assez de points, tu as la mutation que tu veux, sinon il se reporte sur tes autres choix et ,dans le pire des cas, il te met où il veut. Pour les affectations à l’intérieur d’une académie ,c’est le même système, sauf que ça s’applique à des établissements.
A votre avis, quels sont les plus gros problèmes que rencontre l’Education Nationale aujourd’hui ? A votre échelle, comment faites-vous pour y remédier ?
C. C. : Le plus gros problème de l’Education Nationale est son côté bureaucratie. Plus ça va, plus il y a de formulaires à remplir. Pour les sorties, pour le sport, pour tout. Les enseignants croulent sous les paperasses. Au lieu de passer deux heures dans un musée pour préparer une sortie, on passe ces deux heures à se prendre la tête pour remplir des papiers concernant cette sortie.
Z. G. : Un problème de gestion des ressources humaines et financières, ce qui ne nécessite pas forcément une augmentation des moyens, mais une toute autre répartition. Il faut aussi redonner une place importante aux parents et leur montrer qu’ils ont tout intérêt à travailler avec nous et à nous faire confiance. Un prof ne peut pas servir à la fois de psy, d’assistante sociale, de parent et d’enseignant. Tous les jours, j’essaie d’inculquer à mes élèves un minimum de savoir-vivre (ne pas cracher, respecter les adultes …), je n’hésite pas à contacter les parents et les divers intervenants (assistance sociale, psychologue …). Il faut vraiment savoir travailler en groupe !
J. D. : L’Education Nationale a un système encore trop archaïque, il faut modifier certaines choses qui ne sont plus adéquates pour nos élèves. En plus, l’EN a vraiment besoin de se mettre à l’ère du net. Les lycées sont équipés d’un matériel datant de l’âge de pierre, et qui fonctionne aléatoirement. A mon niveau, j’essaie d’adapter mes cours aux goûts des élèves.
Que pensez-vous des programmes scolaires ?
C. C. : Les programmes sont de plus en plus épurés, simplifiés mais à l’arrivée en 6ème, on demande aux enfants les mêmes résultats qu’avant. De toutes façons, cela change en fonction des ministres donc, en ce moment, nous attendons les élections pour savoir à quelle nouveauté nous allons avoir droit, en sachant très bien que « la nouveauté » peut être un dinosaure ressorti des cartons (méthode de lecture syllabique par exemple).
Z. G. : Ils sont très ambitieux, très bien construits mais malheureusement peu adaptés aux élèves que j’ai. On part du principe qu’à l’entrée au collège, les bases sont acquises : or c’est loin d’être le cas. Les programmes se veulent ludiques et enrichissants, mais on n’arrive bien souvent qu’à rendre les idées de nos élèves confuses …
J. D. :Il y a beaucoup de choses trop compliquées pour nos élèves. Et c’est parfois très difficile de leur faire passer certaines notions.
Quelles seraient vos suggestions prioritaires ?
C. C. : La seule suggestion que je pourrais faire c’est de penser à l’enfant et beaucoup de choses seraient à refaire à ce niveau : programmes, durée du travail et de la présence en classe, effectifs trop lourds ... Il est évident que les personnes qui légifèrent n’ont jamais passé du temps avec les enfants alors peut-être, tout simplement, nous demander notre avis et surtout ... en tenir compte !
Z. G. :Reconnaître quels sont les vrais besoin de nos élèves : savoir manier la langue et se structurer l’esprit. Comprendre et produire un texte. Faire peut-être plus de cours ‘rébarbatifs’, de grammaire, de conjugaison avant de leur apprendre des notions barbares que nous mêmes n’avons vues qu’au lycée ou même en fac. La réforme des IUFM et du mode de recrutement des enseignants me paraît également cruciale.
J. D. : Que les gens qui font les programmes aient déjà mis les pieds dans une classe !
Quel regard portez-vous sur le corps enseignant ?
C. C. : Le corps enseignant se transforme, mais je ne suis pas sûre que tout soit positif. Ceux qui sortent de l’IUFM n’ont pas toujours une vision bien claire de ce que signifie enseigner. Ils sont gavés de théorie et on leur rebat les oreilles avec les « contenus » mais le travail sur le terrain est tout autre et ils sont parfois désorientés. De plus, ils ne sont pas toujours aidés par les « anciens » qui s’accrochent à leurs traditions.
Z. G. : Les enseignants sont le plus souvent consciencieux et ont réellement envie d’aider leurs élèves. Beaucoup restent après les cours pour recevoir les parents ou aider des élèves en difficulté. Mais nous nous sentons souvent impuissants à aider nos élèves – dont un certain nombre ne peut être correctement pris en charge au sein d’une structure scolaire traditionnelle. Il faut reconnaître que le corps enseignant peut avoir des réactions épidermiques : c’est souvent parce qu’il se sent attaqué et qu’il a l’impression que son action est dévalorisée, méconnue et peu soutenue.
J. D. : On critique beaucoup les enseignants alors que je vous assure que beaucoup se "défoncent" pour leurs élèves.
Que pensez-vous de l’intégration des personnes handicapées en milieu scolaire. Etes-vous plutôt pour une scolarité adaptée en fonction du handicap, ou plutôt pour une scolarité identique pour tous ? Pouvez-vous argumenter votre réponse ?
C. C. : L’intégration des enfants handicapés en milieu scolaire est très importante pour eux. Il faut éviter de les scolariser dans des écoles spécialisées. Leur scolarité doit être identique à celles des autres enfants même si cela nécessite quelquefois des aménagements pour leurs professeurs. Ils doivent apprendre à vivre dans le monde qui sera le leur, faire du basket ou aller en sortie avec les autres.
Z. G. : Sur le fond et dans les textes, c’est une idée merveilleuse … Dans les faits, les enseignants n’ont pas été formés et préparés à accueillir de tels élèves, et les personnes censées accompagner certains élèves handicapés sont souvent peu nombreuses. Il me semble aussi que cela dépend de la nature du handicap. Certains handicaps ne posent que des problèmes d’organisation : troubles majeurs de la vue, handicaps physiques… Mais certains handicaps sont tellement lourds qu’il paraît difficile d’intégrer ceux qui en souffrent à une classe ‘normale’.
J. D. : C’est un sujet qui me concerne directement étant donné que j’ai une certification pour les enseignements adaptés (2CA-SH). Je pense que l’intégration peut-être une bonne chose si elle est bien faite c’est-à-dire qu’il faut qu’elle soit acceptée par l’élève, par ses camarades et par l’équipe d’enseignants. Il ne faut pas que celle-ci pose encore plus de difficultés à l’élève. Bien sûr, il va sans dire que l’éducation doit être adaptée en fonction du handicap. Par contre, peu d’enseignants du second degré sont formés, et ceux qui le sont ne sont pas utilisés…vous voyez le problème ? Et tous les profs ne sont pas prêts à accepter un élève en situation de handicap dans leur classe, cela leur fait peur. Du coup, je pense qu’il faut laisser le temps au temps. Cette loi est toute neuve et c’est quelque chose qui met du temps à se mettre en place. Il faudra faire un bilan dans cinq ans environ pour voir les évolutions.
Avez vous déjà pris des initiatives pédagogiques "hors programme" susceptibles de rendre une matière davantage intéressante pour les jeunes ?
C. C. : Certains enfants ont quelquefois du mal à apprendre par les voies « normales ». Il ne faut pas pour autant les laisser de côté et tous les moyens doivent être mis en œuvre pour les aider à progresser et à réussir. Face aux difficultés rencontrées par certains, l’équipe pédagogique de l’école dans laquelle j’enseigne a décidé d’ouvrir des ateliers-jeux le samedi matin avec l’aide des parents. Par l’intermédiaire du jeu (Scrabble, Qui est-ce, Triominos …) les enfants redécouvrent l’orthographe, le plaisir de chercher dans un dictionnaire et la technique de l’addition pour compter leurs points, tout cela dans la bonne humeur, l’entraide et surtout … sans jugement de valeur.
Z. G. : Les statuts de stagiaire et de remplaçante rendent assez difficiles la prise d’initiatives.
J. D. : Je le fais au quotidien. Par exemple, concernant les cours d’éducation civique, je prends des thèmes d’actualité.
Quelle place donner à l’éducation "après la classe" ? En effet, nombreux sont les élèves qui ont recours au soutien scolaire payant qui n’est pas accessible à tous ! Qu’en pensez-vous ?
C. C. : Tous les parents ne peuvent pas aider leurs enfants (problème de langue, manque d’instruction) pour les leçons du soir. Soit l’enfant se débrouille tout seul, soit il faut quelqu’un pour relayer ces parents. Mais, il ne faut pas que ce soutien soit payant, tout le monde doit y avoir accès. Les études du soir ne sont qu’une aide aux devoirs et pas un soutien scolaire, car l’enseignant n’a bien souvent pas le temps de s’occuper « à fond » des élèves, ces études étant surchargées. Je sais que dans certaines villes le soutien est pris en charge par des bénévoles mais pour bien faire, toutes les mairies devraient s’occuper du soutien scolaire des enfants de la commune. Je ne sais pas si cela est possible mais on peut rêver !
Z. G. : Le 92 a la chance d’avoir un Conseil Général qui a des moyens et qui a décidé de les mettre au service de l’éducation. Beaucoup d’heures supplémentaires nous sont ainsi allouées pour l’aide aux devoirs. Cette tâche revient à des enseignants volontaires mais aussi à des surveillants. Mais, si c’est une chance pour les établissements du 92, qu’en est-il des autres ? Beaucoup d’associations, de programmes mis en place par les mairies peuvent également venir en aide aux élèves. Ce genre de structures doit être aidé et développé.
J. D. : Si beaucoup travaillaient déjà en cours et faisaient leurs devoirs ce serait bien ! Et je pense que l’essor des cours particulier est dû aux parents qui stressent à fond pour leur progéniture. Beaucoup considèrent que sans un bac S, on ne peut rien faire. C’est faux, mais c’est la société qui véhicule cette idée.